Leading from the emerging future (Diriger à partir du futur émergent) par Otto Scharmer

Leading from the emerging future (Diriger à partir du futur émergent) par Otto Scharmer

Traduction française

896 mots – Temps de lecture : 4 minutes

Mots clés

Conscious Businesses, Leadership


Il s’agit du second livre d’Otto Scharmer, un professeur au MIT qui avait obtenu un large succès avec le premier, Theory-U (vous pourrez trouver ici le résumé que j’avais rédigé).

Co-écrit cette fois avec Katrin Schaufer, sa collègue au MIT, “Leading from the emerging future” approfondit le travail qui avait été commencé avec Theory-U et lui donne une ampleur plus grande encore en prenant comme sujet les grands défis auxquels l’humanité est confrontée (crise écologique, inégalités croissantes, crises financières récurrentes, etc.)

Pour les auteurs, un facteur majeur peut être identifié derrière ces dysfonctionnements : les différents degrés de conscience ont été négligés dans les modèles économiques. La qualité de présence et de conscience (awareness) des acteurs d’un système est en effet une variable décisive. Nous avons oublié que les structures économiques suivent l’évolution de la conscience humaine. Avec un plus haut degré de conscience, les conversations changent et les acteurs commencent à interagir de façon différente. Nous pouvons changer la réalité en changeant l’état intérieur avec lequel nous agissons (“the inner place from which we operate”).

Nous avons actuellement besoin d’un nouveau “système d’exploitation économique” (traduction un peu délicate de “new economic operating system », car “exploitation” ne sonne pas bien dans ce contexte !), basé sur une conscience plus élevée des éco-systèmes dans lesquels nous opérons. Une conscience valorisant davantage le bien-être des autres acteurs et au service du bien-être de l’ensemble.

Le développement du niveau de conscience étant une force motrice pour passer d’un système à un autre, nous devons apprendre à retourner l’attention sur le Soi (“bending the beam back to the Self”), à la fois au niveau individuel et collectif.

Cela suppose des “technologies sociales” (social technologies) créant des moments de rencontre entre les différents acteurs d’une organisation ou d’un éco-système caractérisés par un haut niveau de conscience. Les egos sont alors temporairement mis de côté et l’attention peut se concentrer sur “le futur qui cherche à émerger” (“the future that is wanting to emerge”). Dans ces moments-là, nous devons avant tout laisser grandir ce “quelque chose” que pouvons sentir sans encore vraiment le comprendre, au lieu de nous accrocher aux schémas du passé vers lesquels nous sommes toujours tentés de revenir.

Le processus qui avait été proposé dans Theory-U est bien sûr central ici : un processus profondément transformateur qui aide à l’ouverture des esprits, des coeurs et des volontés. Les conversations s’orientent alors vers un dialogue génératif et les silos hiérarchiques se convertissent en champs créatifs où l’éco-système peut être perçu dans son ensemble. Alors qu’adopter une posture de résolution de problèmes est souvent limitant, concentrer notre attention de cette manière permet de puiser dans une source d’innovations radicales.

Des conditions spécifiques sont nécessaires pour que ce processus soit transformateur, comme notamment :

  • des espaces de rencontres de grande qualité ;
  • un effort pour se rendre aux marges de l’éco-système pour rencontrer des personnes que nous ne rencontrons d’ordinaire jamais ;
  • une attention à parler en authenticité de “ce qui bouge à l’intérieur de nous” (“what is moving inside us”), à la fois en tant qu’individu et dans le collectif.

Si le modèle de la Théorie-U est nouveau pour vous, tout cela peut sembler un peu abstrait, mais ce livre, tout comme le site du Presencing Institute créé par Scharmer, offre beaucoup de ressources qui rendent ce travail très concret et passionnant (www.presencing.com).

Ce livre étant riche en concepts, il requiert plusieurs lectures pour en extraire toute la valeur, mais bon nombre d’exemples et d’études de cas facilitent la tâche en leur donnant vie. Plusieurs niveaux d’application sont proposés (individuel, institutionnel, éco-systémique). Pour les dirigeants du monde des affaires, la dimension éco-systémique présente une valeur particulière car elle est à la fois de plus en plus cruciale et encore peu abordée. Les exemples donnés par les auteurs de leur travail avec le secteur de la santé en Namibie, du ministère de l’Education en Autriche, de directeurs d’hôpitaux au Danemark, de l’organisation BALLE (the Business Alliance of Local Living Economies) ou encore du Sustainable Food Lab montrent que le travail pour déveloper le niveau de conscience d’un éco-système est un des principaux enjeux du leadership aujourd’hui.

Pour les auteurs, les décideurs des différentes organisations d’éco-système doivent cheminer ensemble – comme le font ceux des acteurs du système alimentaire dans le Sustainable Food Lab réunissant entreprises, institutions publiques et ONG) – afin de progressivement parvenir à saisir la perspective des autres acteurs, et particulièrement de ceux qui sont souvent laissés en marge de l’éco-système. Ils constatent que nous manquons à l’heure actuelle dans notre société de cadres (lieux physiques et espaces de rencontres) rendant possibles de telles rencontres, et souhaitent qu’ils se multiplient.

Ce livre sera précieux non seulement pour les décideurs en poste, mais aussi pour tous les acteurs du changement qui, même sans responsabilité hiérarchique, sont déterminés à contribuer à faire évoluer les organisations et plus largement la société, tout en étant prêts à se transformer eux-mêmes au passage.

J’ai eu personnellement la chance de participer à 4 jours de séminaire avec Otto Scharmer il y a quelques années. Je peux témoigner qu’il s’agit d’un homme dont la sincérité de l’engagement ne peut être mise en doute. Ce qui en fait un être humain assez rare : un intellectuel de premier plan doublé d’un acteur du changement authentiquement attaché au bien commun.