Changer d’Echelle : l’Entreprise au service de l’innovation sociale

Changer d’Echelle : l’Entreprise au service de l’innovation sociale

13 juin 2016

1147 mots – Temps de lecture : environ 3 minutes

Mots clés

Innovation sociale


Review

Olivier Kayser est le fondateur et dirigeant d’Hystra, un cabinet de consulting spécialisé dans les stratégies hybrides, et Valeria Budinich est membre d’Ashoka, qui est maintenant la principale communauté d’entrepreneurs sociaux dans le monde.

Un des bénéfices de ce livre est de rappeler avec clarté et précision que beaucoup d’entrepreneurs sociaux dans le monde ont maintenant prouvé que des solutions s’appuyant sur les principes de l’économie de marché (market-based solutions) peuvent efficacement contribuer à résoudre un certain nombre de problèmes sociaux. Les auteurs passent ainsi en revue de nombreuses innovations grâce auxquelles les entrepreneurs sociaux ont pu améliorer significativement le quotidien des plus pauvres :

– Des réchauds pour la cuisine qui réduisent de 30 à 50% la quantité de biomasse utilisée et de plus de 90% les émissions toxiques (chapitre 4);

– Des modes d’éclairage, comme des panneaux solaires à bas prix (solar home systems ou SHS), des lanternes solaires ou des mini-réseaux à l’échelle d’un village (mini-grid solutions), très utiles à une partie des 1.3 milliards de personnes vivant sans électricité (chapitre 5);

– Des programmes ingénieux pour aider les personnes vivant dans un bidonville (1 milliard dans le monde) à construire ou étendre une maison, comme le programme Patrimonio Hoy développé par Cemex, qui permet à des familles de construire une pièce supplémentaire en 70 paiements hebdomadaires de 17 dollars (Chapitre 6);

– Des systèmes fiables et bon marché d’accès à l’eau potable, comme des pompes manuelles ou des mini-stations de traitement des eaux (à l’heure actuelle, puis de 2 milliards de personnes n’ont pas accès à l’eau potable, ce qui contribue à la mort de 700 000 enfants chaque année);

– Des services financiers innovants permettant aux exclus du système bancaire  de prêter et d’épargner.

Ces solutions s’appuyant sur le marché (“market-based solutions”) valent d’être explorées car elles peuvent être portées à grande échelle, beaucoup plus que les interventions philanthropiques. Des centaines de milliers de réchauds et de SHS ont déjà par exemple été acquis à des prix très modérés par des familles pauvres au Bangladesh et en Inde.  Par ailleurs, ces solutions ont le mérite de préserver l’autonomie et la dignité des consommateurs pauvres, qui sont envisagés comme des clients ayant le choix des produits qu’ils acquièrent, ce qui n’est pas le cas dans les interventions philanthropiques.

LES LIMITES DES SOLUTIONS S’APPUYANT SUR LE MARCHE

Kayser et Budinich reconnaissent sans hésiter que ces solutions ont aussi leurs limites. Elles ne peuvent être utiles dans le cas des plus pauvres, qui gagnent moins de 1.25$ par jour et ne peuvent pas économiser même quelques centimes pour ce type de produits, ainsi que dans le cas des produits dont les bénéfices sont perçus comme trop éloignés dans le futur et incertains (comme par exemples les micronutriments à ajouter à l’alimentation pour combattre la malnutrition).

DES OBSTACLES EXPLIQUANT QUE CES INNOVATIONS N’ONT PAS ENCORE ATTEINT L’ECHELLE SUFFISANTE

La plus grande valeur de ce livre vient du choix des auteurs de prendre à bras-le-corps une question essentielle et pourtant souvent négligée : pourquoi ces innovations n’ont-elles été diffusées à une échelle plus grande, à la mesure des enjeux ? Même quand les progrès ont été très rapides (120 millions de nouveaux clients pauvres n’ayant pas accès aux banques traditionnelles ont par exemple bénéficié de services financiers innovants au cours des dernières années, une croissance beaucoup plus forte que dans le secteur de la microfinance), les besoins qui ne sont pas encore couverts sont gigantesques (2,5 milliards de personnes environ sont exclues du système bancaire).

Pour chaque secteur d’activité, les auteurs passent en revue les obstacles rencontrés pour un changement d’échelle. Ces obstacles varient selon les secteurs mais des points communs peuvent être dégagés :

– Problèmes juridiques;

– Manque de cash du côté des clients (beaucoup de personnes pauvres n’ont pas encore accès à la micro-finance, et même quand c’est le cas, les prêts sont réservés aux investissements productifs);

– Difficultés techniques pour produire en grandes quantités localement;

– Manque de réseaux de distribution pouvant atteindre les points les plus reculés (last-mile distribution);

– Absence de droits de propriété (problème dans le cas du logement).

Les auteurs montrent toutefois qu’il existe des solutions pour surmonter la plupart de ces obstacles, comme par exemple le schéma de financement innovant proposé dans le programme “Patrimonio Hoy” porté par Cemex, souvent cité comme une des initiatives les plus solides pour le “bas de la pyramide” (“Bottom of the Pyramid” ou BoP).

DES STRATEGIES POUR CHANGER D’ECHELLE, PLUS VITE

Le livre recense aussi une série de stratégies pour changer d’échelle, dont voici les principales :

– Les entrepreneurs sociaux pourraient viser à maximiser leur influence sur leur écosystème (et contribuer à ce que leurs innovations soient répliquées) plutôt que faire grandir leur propre organisation.

– Les grandes entreprises pourraient jouer un rôle beaucoup plus actif pour aider ces entrepreneurs sociaux à changer d’échelle, et tirer profit au passage (en puisant ainsi dans de nouvelles sources de croissance, d’innovation et de sens). Plusieurs conditions doivent être remplies pour cela, toutefois : ces entreprises doivent se concentrer sur un problème social spécifique, admettre leur ignorance en début de parcours, trouver des alliés parmi les ONG, progresser par essais et erreurs, et prendre soin de leurs intrapreneurs.

– Construire davantage de chaînes de valeur hybrides (Hybrid Value Chains ou HVC). Il s’agit de partenariats entre des grandes entreprises et des ONG autour d’une logique de marché (recherche de profit), dans lesquels les 2 parties combinent leurs forces. Les entreprises apportent leur expertise pour déployer des opérations sur une grande échelle, et les ONG apportent leur agilité, leurs réseaux, et leur compréhension profonde de la situation des clients pauvres.

Un exemple intéressant est le partenariat entre Zurich Financial Services et AMUCSS, un réseau de près de 100 institutions de micro-finance au Mexique. Zurich a apporté son expertise dans les produits d’assurance, tandis qu’AMUCSS a fourni les informations cruciales dont Zurich manquait pour répondre aux besoins des clients pauvres.

Ces partenariats prennent du temps à bâtir, mais ils valent la peine car ils sont très différents par nature de la RSE et des actions philanthropiques. L’entreprise s’engageant dans ce travail avec la perspective que cela devienne une source de croissance pour elle, il existe en effet un véritable potentiel pour atteindre une échelle importante.

Pour les auteurs, les actions philanthropiques ont toujours leur rôle à jouer pour réduire la pauvreté mais elles devraient venir davantage en soutien des solutions s’appuyant sur le marché, au lieu de parfois les entraver en distribuant gratuitement des produits que les entrepreneurs sociaux travaillent à développer et commercialiser.

Au final, ce livre est probablement l’un des plus riches sur le rôle que l’entreprise peut jouer pour réduire la pauvreté (tout comme The Business Solution to Poverty de Paul Polak dont vous pourrez également trouver un résumé en cliquant ici). Il pourra être très utile aux dirigeants qui cherchent à augmenter leur impact positif dans ce domaine.